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La Tribune de Bruxelles n° 347 - Paru le MARDI 16 FÉVRIER



TBX n° : 347
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Le propre de Mr. Propre (5)

4.
JOHN WAYNBERG S’EST ENDORMI sur sa feuille. Il bave sur le dessin de Mister Clean lorsque la sonnerie stridente de la reprise du travail retentit pour lui rappeler qu’il est temps d’arrêter de rêver et de s’occuper de ses chiffres.
Il met devant lui le croquis, à la verticale contre une pile de livres et commence à taper un long rapport financier sur sa Remington. Il doit le terminer pour la fin de la journée et le remettre à son patron Peter Blake, numéro 2, dit Horloge parlante, parce qu’il passe son temps à rappeler à tout le monde l’heure qu’il est en agitant sans cesse sa montre de gousset dans tous les sens. Le travail doit être toujours fait en temps voulu. Il ne peut supporter que ses subordonnés fassent des heures sup. Pour lui, c’est une preuve de mauvaise organisation.
John s’arrête fréquemment pour jeter un regard sur son oeuvre en pensant qu’aucun des dessins précédents n’arrive à la cheville de ce dernier.
À dix-sept heures vingt son rapport est enfin terminé. Il lui reste dix minutes pour le donner à son patron, et quitter le bureau au moment où la sonnerie de fin de journée se fait entendre. Il frappe à la porte du bureau d’Horloge parlante. N’entendant pas de réponse il entre.
Tiens ! déjà parti, pense John en regardant sa montre.
Il ressort et revient dans son bureau. Il est hors de question de laisser traîner ce rapport ultraconfidentiel, même sur le bureau de son patron. Il l’enferme soigneusement dans un placard. Pour des raisons de sécurité évidentes, tout le monde chez P&G se doit de ranger sous clé ses dossiers une fois la journée terminée. On verra ça demain, se dit John en quittant les lieux.
Le lendemain matin, Peter Blake, qui a pour habitude de passer dans les bureaux de ses subordonnés de bonne heure pour s’assurer que tout est bien rangé, entre dans celui de John. Son regard inquisiteur fait le tour de la pièce et s’arrête sur le dessin posé en évidence. Il s’approche et le prend dans ses mains. En voyant la signature au bas de la page, il se rend compte avec stupeur que c’est là l’oeuvre de son chef comptable. Il en déduit que, si Waynberg ne lui a pas encore donné son rapport, c’est qu’il a passé sa journée de la veille à dessiner ce stupide personnage.
– Mister Clean, Mister Clean, marmonne-t-il dans sa barbe. Il va voir tout à l’heure de quel bois je me chauffe, ce Môssieu Propre. Je le tiens, rajoute-t-il.
Il faut dire qu’il n’aime pas beaucoup son chef comptable. Cela n’avait rien à voir avec les qualités professionnelles de John. Il fait un complexe d’infériorité devant ce géant musclé d’un mètre quatrevingt-dix qui le dépasse d’au moins deux têtes, porte une boucle d’oreille et est, en plus, un héros de la guerre que lui n’a pu faire ayant été réformé.
À peine arrivé, John Waynberg est directement convoqué dans le bureau d’Horloge parlante qui brandit le dessin en l’air comme la preuve flagrante d’un grave délit.
– Alors Waynberg, voilà à quoi vous passez vos journées au lieu de faire votre travail. Je vous signale que vous ne m’avez toujours pas remis votre rapport !... Vous ne dites rien ? ! Bon, puisque c’est comme ça, je vais en référer au grand patron.
John ne répond pas. Il n’a pas envie de se disculper devant ce misérable nabot hurlant. Il pourrait sans effort, d’un revers de main, lui balancer une grande gifle qui enverrait Horloge parlante là où est sa place : contre le mur. Mais voilà, chez les Waynberg on ne frappe pas plus faible que soi.
Il voit là l’occasion de se faire renvoyer avec une bonne indemnité de licenciement. Sans dire un mot, il claque des talons, fait un demi-tour militaire et sort la tête haute en direction de son bureau. En y entrant, il a une idée. Il prend dans le fond d’un tiroir tous les autres dessins qu’il a faits. Il retourne d’un pas décidé dans le bureau de son patron et dépose fermement le tout sous son nez.
– Tenez, lui lance-t-il calmement, voilà de quoi apporter de l’eau à votre moulin. Quand vous aurez obtenu mon renvoi je vous demanderai de me rendre mon bien.
Peter Blake reste muet devant tant d’impudence. Cette belle assurance lui coupe le sifflet. John ne lui laisse pas le temps de dire un mot. Il repart en claquant la porte.
La surprise passée, Horloge parlante regarde la chemise en carton bleu posée devant lui. Sur la couverture est écrit : Ma galerie de portraits.
Il l’ouvre, découvre le dessin numéro 1. C’est celui du grand patron Bob Smel, dit le King souriant, qui règne depuis dix ans en maître absolu sur P&G avec une main d’acier dans un gant de velours. Il est assis sur un gigantesque trône fait de boîtes de détergent.
Il regarde un long moment ce dessin avec jubilation. Il se voit déjà devant le président étalant tous les dessins sur le bureau, mettant bien en évidence ce numéro 1.
– Ah !... Ah ! ricane-t-il, il a dessiné son arrêt de mort.
Il retourne le dessin et voit le numéro 2. Son visage change brusquement d’expression. C’est lui. Il referme brutalement le dossier.
C’en est trop. Sous le coup de la colère, il décroche son téléphone et compose le numéro de la secrétaire du président.
– Allô !... Nelly !... C’est Horloge... non, Peter Blake... c’est urgent... je voudrais un rendez-vous avec le King... pardon !... le président !
(Suite la semaine prochaine) -
(TBX n° 347, Page 14, paru le 2010-02-16)

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